Partager l'article ! Néné Satenik, texte intégral: Voici comment se présente le texte original transposé de l'arménien que j'ai pris la décision de publ ...
Vécu il y a fort longtemps,
rédigé en 2002 par Saténik SOFIAN
et compilé par sa fille Rose-Marie DERMANIAN.
Notre village - le village de Tzète - se trouvait dans la banlieue de Palou, qui à son tour se situait sous la gérance de Kharpert, la grande agglomération. Il y avait environ 60 kilomètres entre Palou et Kharpert (appelé Kharpout sur les cartes francisées et nommée Eläzig-Harput par les Turcs d’Anatolie).
Mon grand-père (le père de mon père), était venu de l’Arménie orientale (coté russe), son nom était Manuélian. Il cherchait, pour s’installer avec sa famille, un bel endroit verdoyant, bien situé, avec eaux et cascades pour irriguer les champs cultivés…
Il apprécia le village de Tzète.
Pourquoi ? Parce que ce village correspondait à ce qu’il imaginait.
Au milieu de la cité, sur la grande place, il y avait un abreuvoir et deux fontaines pour se désaltérer. Le tout était construit avec du marbre nacré. L’eau était alimentée par une cascade descendant des montagnes avoisinantes. En passant sous l’église de Notre Dame qui se trouvait d’un coté de la place, elle faisait tourner un grand moulin installé de l’autre coté.
Mon grand-père était très respecté par les Arméniens et les Turcs locaux. Les moissons achevées, lorsque les représentants turcs venaient pour collecter les impôts (pourcentages sur les récoltes), on le faisait venir pour assister au comptage.
Après la disparition du maire de Tzète, les villageois insistèrent pour que mon grand-père devint le nouveau maire. Il avait conquis la confiance et le respect de tout le village.
Sur ses conseils, pour le prélèvement de l’impôt sur les moissons, les représentants turcs étaient sommés de ne pas entrer dans le village, afin de ne pas être tentés par les belles jeunes filles du village. On craignait qu’ils ne les enlèvent et fassent du mal aux gens de la cité.
D’un commun accord, Arméniens et Turcs choisirent un lieu éloigné du village pour discuter et se décider sur l’impôt à prélever.
A partir de ce moment, le nom de Manuélian, se transforma en " Sofian " , du mot régional " sofi ", qui en langage peut-être turc ou kurde signifie " respectable, sage, de bons conseils et digne de bonnes paroles ; pour l’essentiel : digne de confiance "
Au début du récit j’ai parlé d’une église et d’un moulin de part et d’autre de la place. Sur les deux autres cotés avaient également été érigés, sur les conseils de mon père, face à face, les bâtiments des deux partis politiques arméniens qui s’opposaient dans le village. Mon père y avait réalisé tous les travaux de menuiserie.
C’est à Constantinople où mon père vivait depuis l’âge de douze ans qu’il avait appris son métier de menuisier-ébéniste. Il maîtrisait son ouvrage à tel point, que tous, Turcs, Kurdes ou Arméniens faisaient appel à lui pour réparer les outils dégradés.
Il arrivait que mon père (Garabed) revenant le soir d’un travail chez un paysan de la contrée, soit guetté par un autre paysan turc ou kurde sur le chemin du retour. Ils le priaient alors de bien vouloir réparer un outil défaillant, ce qu’il faisait toujours sans contrepartie, surtout lorsque l’homme était pauvre. Cette réputation l’avait fait reconnaître par les Kurdes des alentours comme leur frère " Garabed " (grbo apère)
Mon père était ainsi estimé de tout son entourage, non seulement pour son travail, mais aussi pour son altruisme, sans distinction pour les gens qui l’entouraient.
Le Génocide
Les Sofian formaient deux grandes familles. L’une, la famille du cousin germain de mon père, Haroutioun, revenu au village d’un long séjour aux Etats Unis, et l’autre famille : c’était nous !
Ce cousin Haroutioun était rentré ne sachant rien de la débandade, la fuite forcée par les autorités turques. Les temps avaient changé, nous étions dans les années 1915.
Avant son retour, l’armée turque avait procédé à un recrutement d’office de soi-disant soldats, ce qui fait qu’au village, il ne devait plus y avoir d’hommes, jeunes ou vieux. Haroutioun pour son retour dû être travesti en femme, car sinon, il aurait été tué sur-le-champ.
Il s’était rendu aux Etats Unis pour " gagner de l’argent " afin de financer les hautes études de son fils Katchadour, jeune homme très érudit, se destinant à recevoir un enseignement à Venise, en Italie.
Guévork était le nom de son second fils. Il avait aussi deux filles, l’une mariée dans un autre village, et l’autre Nazélie, toujours célibataire et qui vivait avec ses parents.
Un jour Katchadour vint chez nous, demandant à ma mère de nous préparer. Les Turcs avaient pour projet de nous éloigner de force du village.
« Faisons tout pour rester ensemble ! »
Les chariots chargés de nos paquets, nous quittâmes le village.
En route notre convoi fut arrêté par des Turcs et des Kurdes. Ma mère (Marguerite) leur expliqua nos origines, parlant de ses trois enfants : Saténik (c’était moi), Hratchouie et Aghavnie (mes sœurs). Nos assaillants adoucis nous escortèrent jusque chez la mère de notre maman, notre grand-mère, qui habitait au petit village de Kharabork. Nous avions été cette fois-ci préservés par nos assaillants eux-mêmes, par la seule raison qu’originaires du même village natal de notre mère, Kharabork, ils la connaissaient. Notre grand-mère Zournadjian était une femme généreuse, charitable entre toutes, offrant aux plus pauvres, du miel lors de la récolte.
A propos du cousin germain de mon père et de sa famille, nous avons su qu’ils étaient retournés au village, le découvrant pillé. Les villageois avaient été tués. Ils furent pris, torturés ou tués aussi. La tête de Katchadour fut tranchée, et son frère eut les jambes coupées. Il hurlait de douleur, priant ses tortionnaires de l’achever. Tout cela se passa sous les yeux effrayés de leur mère afin de la faire souffrir volontairement.
Elle raconta cet épisode tragique à une personne qui nous le relata par la suite.
Les Turcs ne vidaient pas tous les villages d’un coup, mais par fraction : Aujourd’hui, ce village, demain, un autre, de telle façon que les villageois ne voyaient pas venir la catastrophe : le génocide du peuple arménien et son extermination.
Aussi, lorsque les familles arméniennes chassées de chez elles, se réfugiaient dans un autre village non encore concerné par la destruction, les villageois qui les accueillaient se demandaient ce que ces familles avaient pu faire de répréhensible contre les autorités turques, et trouvaient normal qu’ils soient punis.
Je me souviens d’un exemple ou quelques familles issues du village de Kré nous ont raconté le même genre d’atrocités. Il a semblé légitime que le déplacement était une punition provoquée par leur indocilité.
Au village de Kharabork (celui de ma grand-mère), il n’y avait pas encore de problème de ce genre lorsque nous y arrivâmes, pourtant deux jours plus tard cela commença !
Tous les hommes avaient déjà été " recrutés ", il ne restait que femmes et enfants.
Les Turcs nous regroupèrent tous dans l’église. Il y avait avec nous des familles du village de Havav qui avaient aussi été déplacées.
Les soldats turcs choisirent parmi nous les plus belles jeunes filles et jeunes femmes arméniennes afin de les emmener plus loin et les violer. Ils firent toutes sortes de choses abominables, arrachant sauvagement les bijoux, jusqu’à couper des doigts ou les ensanglanter pour enlever les bagues.
En nous molestant et nous bousculant, on nous fit ensuite sortir de l’église, femmes et enfants.
Au village de Kharabork il y avait deux seigneurs turcs (Agha), Ils étaient frères.
L’un, le bon était Khalil Agha, le méchant était Derviche Agha. Maman avait proposé de l’argent à Khalil Agha pour qu’il nous aide de son mieux.
Sur le chemin de l’exode, un supérieur militaire nous poussa dans un ravin, ma mère, moi et mes deux sœurs. Nous avons supposé que Khalil Agha avait parlé à cet officier, qui en faisant ce geste nous avait provisoirement sauvés de l’exode. Pourtant, les pillards turcs et Kurdes se ruèrent sur nous et nous demandèrent de l’argent.
Ma mère leur dit : « Si vous voulez, vérifiez par vous-mêmes, nos vêtements un à un, si vous trouvez de l’argent, vous pourrez me tuer » Les pillards alors, s’éloignèrent de nous et nous pûmes rejoindre le village de ma grand-mère (Kharabork).
Derviche Agha, le méchant, à l’origine du terrible exode des habitants de ce village, sous un soleil brûlant, sans nourriture et les pieds ensanglantés, était revenu et rencontra maman. Il la prévint : « Ou tu retournes dans ton village de Tzète, ou je te fais tuer ! »
Elle alla demander conseil à Khalil Agha, le bon, lui demandant ; « Vais-je à Tzète de nuit ou dans la journée ? » Il lui répondit : « Va de nuit, c’est plus sûr ! »
Nous trois et maman, nous nous mîmes en route, et finalement arrivâmes à notre village de Tzète.
Toutes les maisons étaient occupées par des Turcs, alors nous nous installâmes dans notre étable.
Maman demanda au Mollah (religieux musulman) qui s’était installé dans notre village de lui donner du travail (des ménages) afin de nourrir ses enfants et elle-même.
Au village, maman rencontra une femme arménienne de Palou qui avait pu s’échapper du massacre de son village en se cachant dans sa fosse septique. Elle s’appelait Djouvar. Elle dit à notre mère qu’elle habitait dans une maison dans la cour de Meléh, au bout du village. C’était l’ancienne maison du berger du village. Elle proposa à maman de venir habiter avec elle.
Un jour, cette femme qui faisait des ménages chez un Turc, fut rétribuée par un bon morceau de viande. Elle voulut le faire cuire, mais dans la maison de Meléh, il n’y avait pas de marmite, car elle avait été volée par les kurdes.
Elle décida donc d’aller le faire cuire dans la maison ou s’étaient installés les Turcs. Maman la mit en garde. Si elle allait là bas, les femmes turques l’enverraient prendre de l’eau à la fontaine qui se trouvait à une certaine distance de la maison, pendant la cuisson de la viande, et les Turcs la tueraient.
Ce que maman avait prédit se réalisa. Cette femme, les deux mains sur son ventre ensanglanté vint dans la cour de Meléh et expira.
Une nuit, maman nous emmena dans la montagne avoisinante, avec de l’eau et un peu de pain, puis elle se rendit chez Khalil Agha, le bon, pour le prier de lui donner un peu de farine. Il donna un sac de farine et raconta qu’il avait vu le beau-frère de maman (le mari de Zartar, qui avait deux garçons). Khalil Agha, lui dit qu’il avait essayé de sauver ma grand-mère maternelle et sa fille Zartar (sœur de maman), en les envoyant chez sa sœur. Malheureusement elles furent kidnappées par Derviche Agha, le méchant qui les précipita dans le fleuve Euphrate.
Zartar savait nager et fit tout pour s’échapper, mais Derviche Agha et ses douze soudards ne lui en laissèrent pas l’occasion.
Après avoir entendu tout ceci, le beau-frère alla chercher ses deux garçons qui se trouvaient dans une famille turque, et se rendit en Arménie orientale (coté russe).
Khalil Agha, le gentil demanda au beau-frère comment il avait réussi à rester en vie, voici ce qu’il répondit :
« Lorsque les Turcs sont venus arrêter et emmener les hommes du village, j’ai profité d’un moment ou les soldats turcs bavardaient entre eux pour grimper rapidement dans un arbre. Je me suis échappé en sautant d’arbre en arbre, l’endroit étant une plantation de bouleaux fournissant le bois de chauffage. Les soldats ont tiré, mais par chance un grand nid d’oiseau sur l’un des arbres m’a permis de me protéger »
Maman nous ramena dans notre étable, car la maison de Meléh n’ayant plus de porte, n’était plus un endroit très sûr. Mes sœurs et moi pleurions à chaudes larmes.
En face de l’étable se trouvait une maison à deux étages. La maîtresse de maison turque vint nous chercher, et nous fit coucher pour la nuit.
Au matin lorsque maman retourna à l’étable, une servante arménienne qui travaillait chez cette femme turque, vint la trouver et lui fit remarquer que cette maîtresse de la maison à deux étages s’était bien occupée de nous. La servante arménienne était à son service pour assurer sa survie et celle de ses deux enfants. Maman alla remercier la femme turque de la maison d’en face.
La même nuit maman rencontra ma tante paternelle qui lui raconta ceci :
« Notre voisin de Tzète, Hovaguim Amroyan, vêtu d’habits de kurde était non loin de trois à quatre Turcs qui se vantaient des atrocités commises sur les Arméniens. Ils se trouvaient autour d’une table sur laquelle était disposé une pastèque qu’il fallait couper. Aucun n’avait de couteau. Ils s’adressèrent à ce " Kurde " qui s’approcha d’eux avec son couteau, et se ruant promptement sur eux, les tua »
Quelques jours avant l’exode, tous les hommes, jeunes et vieux furent mobilisés. Cela s’appelait " Amalia Tabouri ".
Chaque année, au moment de cette mobilisation, mon père se libérait de cette obligation moyennant de l’argent. Cette fois-ci, par deux fois il leur en proposa, mais les supérieurs turcs refusèrent et l’obligèrent à accomplir ses obligations militaires dont il revint quelques jours plus tard, nommé par ses compatriotes comme un homme de confiance. Il avait ainsi été chargé de rapporter de notre village, des denrées alimentaires aux " enrôlés ".
Lorsque mon père arriva au village, vint aussi chez nous l’Agha du village de Karor. Il tenait mon père en haute estime et appréciait sa dextérité dans son travail. Cet homme tenta de dissuader mon père de repartir avec de la nourriture. Il essaya de l’influencer afin de laisser sur place les denrées à Tzète, et de partir avec femme, enfants et bagages, avec lui vers le village de Karor. Ayant tout prévu, il avait apporté des mules pour ce déménagement, disant qu’il ne s’agissait plus pour les Arméniens d’un exode, mais d’un carnage, d’un massacre !
Mon père insista pour amener les denrées alimentaires à ses compagnons, mais l’Agha continua, disant :
« Avant que tu n’arrives là bas, tous tes compatriotes auront été tués. Ils s’en prendront à toi, te tueront, et te prendront tout.
- Que le sort qui est destiné à mes compatriotes, soit le même pour moi ! » Répondit mon père.
Bien plus tard, maman rencontra de nouveau l’Agha du village de Karor qui regrettait beaucoup le refus de notre père, et sa disparition dans ces tragiques circonstances. Il avait prévu ce sauvetage nous permettant de nous rendre de Tzète à Karor, et déplora la misérable vie que nous menions.
Après quelque temps, un messager allant de village en village, laissa une nouvelle :
Il ne devait plus y avoir d’agressions contre les Arméniens !
Nous nous sentîmes plus confiants, nous allâmes dans nos jardins pour y trouver de quoi manger. Mais les Turcs n’avaient rien laissé.
Un jour, avec mes deux sœurs, nous longions la rivière qui traversait nos jardins, quand le fils de l’Agha du village (Voïce Agha), tira la main de ma sœur cadette pour l’emmener. J’entrai dans la rivière et lui lançai au visage, de l’eau et du sable. Il lâcha enfin la main de ma sœur et nous nous sauvâmes. Ce garçon était plein de méchanceté et de rancune, il alla vers l’étable ou nous habitions et bloqua la porte de l’intérieur avec une poutre qu’il cala avec une grosse pierre. La porte étant bloquée, nous restâmes dehors. Après avoir réfléchi un peu, je finis par sauter à l’intérieur, par la fenêtre de l’étable et me retrouvai dans les cendres du foyer qui servaient à la cuisson des « lavaches » (pains arméniens).
J’enlevai la pierre, la poutre céda et la porte s’ouvrit.
Maman alla raconter cette histoire à la mère de ce garçon ; son père lui administra une bonne correction, en lui recommandant de ne plus nous ennuyer. Maman pria aussi ces Turcs de nous héberger quelques jours, et ils nous cédèrent un petit coin sous leur escalier.
Maman très tôt se levait et commençait le ménage chez ces gens, puis elle allait chez d’autres personnes pour travailler encore. Cela nous permettait de survivre. Pour maman, ces travaux étaient très pénibles. Nous finîmes par retourner dans notre étable.
A Tzète étaient venus des exilés, des Madjires (Kurdes). Ils s’étaient installés dans les maisons qui restaient encore libres, car les Turcs avaient déjà pris les plus belles maisons des Arméniens. Ils restèrent quelques mois au village. Maman travailla chez l’un de ces Kurdes et subvint à nos besoins. Lorsque les Kurdes des alentours apprirent que quelques uns d’entre eux avaient eux-mêmes été exilés, ils s’insurgèrent contre les Turcs. Les Kurdes de notre village s’unirent à eux.
Le méchant Derviche Agha du village de Kharabork ou vivaient un tiers de Turcs, un tiers de Kurdes et un tiers d’Arméniens, prit peur. Avec femmes, enfants, bagages et bijoux, ils dû fuir en bateau.
Des témoins de cette fuite rapportèrent que le bateau fit naufrage. Il était relaté qu’une malédiction s’était abattue sur cette famille à cause de la cupidité du méchant Agha. En soutirant de l’argent, il avait promis aux Arméniens de son village de leur laisser la vie sauve. Mais il ne tint pas parole.
Dans notre village de Tzète, il y avait des femmes arméniennes qui travaillaient chez Voïce Agha. Elles l’avait prié de les emmener à Kharpert ou les américains avaient ouvert des orphelinats. Elles espéraient y faire admettre leurs enfants.
Maman en parla aussi à Zékia Khanoum, la femme de Voïce Agha ; je pense même qu’elle lui proposa de l’argent ; les dernières pièces cousues dans les ourlets des robes de mes deux sœurs. Elle accepta d’en parler à son mari qui consentit à nous emmener à Kharpert.
Notre mère Marguerite alla prévenir notre tante qui était dans un autre village, de notre futur voyage à Kharpert. Notre tante vint donc " chez nous ".
Le jour fixé pour le départ, nous nous mîmes en route : On avait attaché mes deux mains aux rênes du cheval. Ma petite sœur Aghavnie était sur les épaules de maman qui la tenait d’une main, pendant que de l’autre, elle tenait un ballot.
Ma sœur cadette Hratchouie était dans les bras de notre tante. Je me souviens que lorsque nous passions par la rivière, mes mains étant attachées aux rênes du cheval, il me semblait que je flottais sur l’eau.
Quand nous arrivâmes à Kharpert, une des femmes de notre groupe alla se présenter à Esther qui était native de notre village et mariée à un Agha turc. Elle la pria de nous donner un gîte pour la nuit. Esther lui montra une vieille maison à l’autre bout de son terrain et nous permit de nous y installer.
Kharpert (le village de Mazra)
C’était enfin la paix !
Dans cette vieille maison, nous étions huit ou neuf personnes. Le mari d’Esther alla s’adresser aux dirigeants du village, leur parlant de notre présence et de notre situation misérable. Il obtint pour nous une ration alimentaire (en turc : tahine) qui consistait en un petit pain pour chaque personne.
Un jour, cet homme turc nous confirma que les Américains avaient bien ouvert un orphelinat à Kharpert, nous disant : « s’il y a des orphelins parmi vous, emmenez-les là bas ! »
Il arriva alors cette histoire :
Avec nous, il y avait deux femmes qui désiraient retourner à Palou. Une nuit, je vis l’une de ces femmes s’approcher du lit de mes deux sœurs. Je crus que s’étant découvertes, elle voulait les recouvrir.
Le matin suivant toutes les femmes gémissaient disant qu’on leur avait volé leur pain ; maman suggéra donc de fouiller les affaires de toutes les personnes présentes, expliquant que la présence des pains désignerait la voleuse ! Chose dite, chose faîte. Les pains furent trouvés dans nos bagages. J’expliquai donc ce que j’avais vu la veille, convaincue que la femme avait volontairement placé les pains dans nos affaires. Personne ne me crût. Ces pains furent donnés à ces deux femmes qui se préparaient à se mettre en route pour Palou.
C’était bien ce qu’elles souhaitaient comme provision pour la route… En chemin, la femme qui avait approché le lit de mes deux sœurs, tomba gravement malade. Avant de mourir, elle remit à l’autre femme, sa chaîne et sa croix, lui demandant de me les donner, pour s’excuser du tort qu’elle m’avait causé.
Je dus refuser ces bijoux car elle nous avait traitées de voleuses.
Mes deux sœurs et d’autres enfants furent dirigés de Mazra à Kharpert, accompagnés de l’Agha turc, vers l’orphelinat qui se situait dans la partie haute de la ville de Kharpert. Je restai auprès de maman. On nous supprima la ration de pain. Maman travaillait ici et là pour subvenir à nos besoins.
A Mazra s’ouvrit un orphelinat arménien, grâce aux donations de Gorgodian et Léon Efendi. Ils étaient protestants. Les catholiques et protestants de Kharpert n’avaient pas subi d’exode.
Léon Efendi était le frère de ma tante, qui était mariée avec mon plus jeune oncle, Dikran. (Le frère de maman) ; Je fus admise à l’orphelinat arménien de Mazra, ou se trouvaient huit cents orphelins arméniens, garçons et filles.
Se joignirent à nous de jeunes épousées arméniennes, mariées de force à des Turcs. Ces femmes s’étaient échappées de chez leurs maris.
A l’orphelinat, nous couchions à même le sol, six sous une même couverture. Nous étions vêtus d’une culotte et d’une chemise. On avait froid !
Je me souviens que lorsque nous allions nous baigner l’hiver, des glaçons pendaient de nos cheveux lorsque nous sortions après le bain.
Un jour on nous emmena loin de l’orphelinat, vers les bassins de " Missak ", du nom des deux frères, qui, avec beaucoup de difficultés, avaient pu faire venir l’eau des montagnes avoisinantes. L’eau coulait sans cesse du bassin. On nous fit prendre un bain.
Des Grecs qui avaient aussi subi l’exode, après les Arméniens, s’étaient installés ici. Une jeune fille grecque qui parlait l’arménien, nous entendit discuter. Elle s’approcha de nous et nous bavardâmes. Elle parlait de façon agréable. Pour nous souvenir d’elle, elle nous proposa d’apprendre " la prière du Roi David " J’étais la première à la retenir, avec deux petites modifications. Elle nous dit que cette prière était très puissante.
Je me souviens de l’orphelinat, il y avait Maîtresse Lucie qui était amoureuse d’un haut dignitaire religieux de l’Eglise Apostolique Arménienne. Au lieu d’apprendre mes leçons (que je retenais facilement), je faisais le va et viens entre elle et son amoureux. Je remettais à l’un ou l’autre, les lettres intimes respectives.
J’en subis les conséquences, puisque à la fin de l’année scolaire, n’ayant pus répondre aux questions qui m’étaient posées, je ne pus passer dans la classe supérieure.
La cousine germaine de Maîtresse Lucie, elle-même institutrice, lui fit des remontrances. Elle simplifia les questions, soulignant que c’est par sa faute que j’avais aujourd’hui des carences, du fait de mon absence des cours, jouant à la porteuse de lettres.
Grâce à son intervention, je pus passer en classe supérieure, et cela à ma grande joie, car j’allais être encore avec ma meilleure amie Haïganouche.
J’avais à peu près douze ans lorsque à l’orphelinat, on me proposa, comme à celles qui le souhaitaient de me rendre à Alep pour y apprendre à tisser les tapis.
Quelques jeunes filles plus âgées étaient déjà là-bas.
Entre temps, tout l’orphelinat fut déménagé à Alep (aujourd’hui en Syrie), au lieu dit " Saïda ", parce que les Turcs ne voulaient plus qu’on enseigne l’arménien, mais le turc.
15 jours durant, nous cheminâmes en charrettes. A Saïda, on nous proposa d’apprendre à tisser les tapis.
J’étais volontaire pour apprendre ce métier. Avec cinq ou six autres filles, nous commençâmes notre apprentissage.
Dans l’atelier, il y avait déjà deux grandes filles de l’orphelinat et une apprentie. Elles décidèrent de me prendre avec elles. C’est comme cela que j’appris à tisser le tapis.
La tante de l’une des deux filles qui habitait Chame (Damas) l’invita chez elle ainsi que sa copine. Aussi le tapis qui était en cours, j’eus la chance de le terminer avec de nouvelles apprenties.
Pourtant par la suite, je regrettais de ne pas avoir suivi ces deux filles à Damas.
Un jour mon chef m’appela et me dit :
« Ta Maman aujourd’hui est à Beyrouth, il te faut quitter l’atelier de tapis » qui était aussi l’orphelinat ou nous étions logées, nourries et rémunérées.
J’allais à Beyrouth chez maman qui vivait avec deux autres familles, dans une baraque construite par leurs propres moyens Il y avait un rez-de-chaussée et un étage. A cet endroit, avec ma mère, vivait aussi ma tante (la femme de son frère), une maman avec son fils, et une autre avec sa fille et son fils.
En face de cette baraque s’était ouverte une usine de tapis ou chaque jour, j’allais travailler.
J’ai su que quelques-unes de mes connaissances (elles aussi orphelines) s’étaient inscrites sur les listes d’attente pour la France. Contre la volonté de maman, je me suis inscrite aussi. C’est la promiscuité de cette baraque où vivaient trois familles, dans un espace trop petit qui m’incita à quitter Beyrouth pour rejoindre la France.
Nous étions enfin sur ce bateau en direction de Marseille. Nous fûmes accueillies par le représentant du patron de l’usine de tissage de Lyon " Croix Rousse "
C’est en autocar que nous rejoignîmes Croix Rousse, un quartier sur les hauteurs de Lyon. Chacune d’entre nous avions droit à un contrat de travail d’une année, qui avait été préparé par le patron.
Là, je me sentais bien. Cela me rappelait l’orphelinat de Kharpert, et l’usine de tapis de Saïda, où nous étions logées, nourries et rémunérées. De plus à Lyon, nous étions " chouchoutées " par les bonnes sœurs. On ne nous retenait chaque mois sur le salaire, que la nourriture et le logement.
Un dimanche, une collègue arménienne nous proposa de nous rendre en ville à l’église arménienne. Nous descendîmes à pied pour nous rendre à l’église. Cette longue promenade était un bonheur intense. Chaque dimanche nous faisions le même parcours, en bavardant joyeusement jusqu’à l’église.
Nous devions demander la permission de cette sortie à la sœur principale pour avoir notre journée du dimanche, et aller à l’église. Au retour, nous nous asseyions sur un banc et savourions joyeusement notre casse-croûte, après lequel évidemment nous retournions allègrement à " la Croix Rousse "
Un jour, dans la cour de l’église, après la messe, une femme vint à notre rencontre et questionna chacune d’entre nous. Elle garda l’habitude de nous rencontrer chaque dimanche. Cette femme s’intéressait tout particulièrement à moi, car j’étais Tzitatsi, c’est à dire du village de Tzète.
Elle me parlait d’Antranig qui était aussi Tzitatsi, et un ami proche de son frère. Evoquant finalement le mariage, ce qui ne me plaisait pas du tout.
Un jour à l’église, je rencontrais Altoune (qui sur les conseils de son mari, s’était fait renommer " Aghavnie " comme ma soeur (Elle venait de notre orphelinat de Kharpert) J’étais très contente de la voir et lui racontai les allusions et propositions de mariage que m’avaient faîtes cette dame.
Se prenant en exemple, elle me dit : « Vois ! je me suis mariée, mise en ménage, et ma foi, l’on vit ! »
C’est ainsi qu’Antranig et moi, nous nous mariâmes le 2 juillet 1927.
Satenik Hratchouie & Aghavnie Narthouie, Marguerite et Satenik
Alphabet arménien
J'écris depuis une trentaine d'années, des essais historiques et humanistes.
Les liens qui figurent ci-dessous (autres blogs & Sites) renvoient vers mes différents travaux et ceux de spécialistes de l'épisode Arménien. Le lien "Nene Satenik" est un
travail de mise en forme sur un récit authentique. Il se déroule autour des années 1915 dans la région arménienne de la Turquie de l'époque.(Empire Ottoman).
Jean-Michel Bernos
Bibliographie
succinte
Aboul Ala Mahri
Avetik Saakovitch ISAHAKIAN
David de
Sassoun
(poème épique Xè siècle)
G. SRVANDZTIAN
Early highlands peoples of Anatolia
Mc GRAW-HILL
Haïk, le
héros
Arsen PAKRADOUNI
La chanson de ma vie
Missak MANOUCHIAN
La Turquie dans l'Europe
Alexandre DEL VALLE
Les Illiriens, aux limites du monde Grec
Pierre CABANNES
Les prénoms arméniens
Monique EKMEDJIAN/ Jean-Pierre MAHE
Plaies de l'Arménie
Khatchadour ABOVIAN
The ancient civilisation of Urartu
Boris B. PIOTROVSKY
Urartu - Lost kingdom of Van
Troy R. BISCHOP
Urartu - the kingdom of Van, and its arts
Frederick A. PRAEGER
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Valence.
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